Aux Îles-de-la-Madeleine, faire vivre un club de natation demande bien plus que de la bonne volonté. Il faut composer avec l’éloignement, les ressources parfois limitées et, bien souvent, l’absence d’un réseau immédiat vers qui se tourner. Dans ce contexte, le parcours de Valérie Robichaud mérite d’être souligné. Entraineure-chef du Club Élite de natation des Îles-de-la-Madeleine, elle a entrepris, au cours de la dernière année, une démarche de développement aussi sérieuse qu’inspirante, portée par une volonté claire : continuer de faire évoluer son club, mais aussi évoluer elle-même comme entraineure.
Ce qui frappe chez Valérie, c’est d’abord la lucidité avec laquelle elle parle de sa réalité. « Il suffit de quelques secondes pour constater l’énergie et l’enthousiasme de Valérie. Mais ce qui explique réellement ses progrès, c’est la responsabilité remarquable qu’elle prend envers son propre développement et celui de son club », souligne Yannick Desjardins, coordonnateur au développement des entraineur·es de la Fédération.
Lorsqu’elle reprend le club en 2018, elle part pratiquement de zéro. Elle n’arrive pas avec un long parcours d’athlète de haut niveau derrière elle, mais avec un attachement profond au milieu aquatique, beaucoup de débrouillardise et une réelle envie d’apprendre. Elle suit les formations de la FNQ, se déplace à Montréal pour compléter ses niveaux en présentiel et construit peu à peu son expertise, souvent seule, à distance, à travers les outils qu’elle peut trouver. Mais malgré tous ses efforts, une impression persiste : « Je me sentais toute seule dans ma petite bulle aux Îles-de-la-Madeleine », résume-t-elle.
Une bouteille à la mer
Ce sentiment d’isolement a été le point de départ d’une démarche qui a pris beaucoup plus d’ampleur qu’elle ne l’aurait imaginé. Au printemps 2024, Valérie lance ce qu’elle décrit elle-même comme une « bouteille à la mer ». Elle écrit à la Fédération et à des personnes croisées dans son parcours, avec une demande simple : avoir accès à d’autres regards, rencontrer des gens, sortir de son huis clos professionnel, réfléchir avec d’autres. Ce qu’elle cherche alors, ce n’est pas une solution miracle, mais du partage, du réseau et du mentorat.
Cette démarche la mène d’abord vers Yannick Desjardins et, de là, vers le projet mentorat de la Fédération, puis vers une collaboration avec Marc Beaudry, mentor provincial, qui prendra rapidement une place importante dans son cheminement. D’abord à distance, à travers des échanges réguliers, ce lien lui permet peu à peu de sortir de son isolement et de poser un regard neuf sur sa réalité. Puis, fidèle à son élan, Valérie choisit d’aller encore plus loin. Elle transforme cette relation de mentorat en une expérience concrète pour elle-même, pour son club et pour son milieu. La venue de Marc aux Îles devient alors bien plus qu’une visite : une occasion de réfléchir autrement, de nourrir le développement du club et de confirmer qu’il est possible de grandir, même loin des grands centres. D’ailleurs, aux yeux de Marc Beaudry, « sa progression est impressionnante, et sa transformation reflète pleinement son engagement et son implication. »
Développer un club… et se développer soi-même
Chez Valérie, la démarche de perfectionnement ne vise jamais seulement sa propre progression. Ce qu’elle cherche, c’est toujours un développement qui rayonne sur l’ensemble du club. Elle veut mieux entrainer, bien sûr, mais aussi mieux structurer, mieux accompagner, mieux faire avancer les choses dans son milieu. Aux Îles, même créer des occasions d’apprentissage ou de contact avec d’autres clubs devient un projet en soi. C’est ce qui rend sa démarche si forte : elle choisit de ne pas subir cette réalité périphérique. Elle compose avec elle, la transforme et s’en sert comme moteur.
Son séjour à Montréal, cette année, s’inscrit dans cette même logique. Après avoir développé le mentorat à distance, puis fait venir son mentor aux Îles, elle demande à aller voir ailleurs. Elle veut observer, poser des questions, rencontrer des clubs qui vivent certaines réalités semblables ou qui peuvent nourrir sa réflexion. Là encore, rien n’est improvisé : recherche de commandites, appui du conseil d’administration, coup de pouce de partenaires pour le billet d’avion. Elle parle encore avec enthousiasme de cette semaine passée à rencontrer des entraineures et entraineurs, à visiter des piscines, à découvrir de nouvelles façons de faire et à tisser des liens qu’elle sent déjà durables.
Le courage de faire le saut
Au fil de ce travail, une autre décision majeure s’est imposée : prendre une pause de son emploi à la commission scolaire pour se consacrer à temps plein au développement du club et à son propre développement professionnel. Ce choix ne vient pas de nulle part. Il s’inscrit dans une réflexion amorcée depuis longtemps, nourrie par ses observations, par son désir d’aller plus loin et par le sentiment que, si elle voulait vraiment essayer quelque chose de nouveau, le moment était maintenant. « Si je veux le faire, c’est là », dit-elle en parlant de ce virage.
Dans son discours, ce qui ressort, c’est que cette transition repose sur un besoin de se rapprocher d’un travail de développement qui lui ressemble davantage. Elle sent qu’à la piscine, elle trouve un espace où les gens ont envie d’être là, où l’on peut travailler le dépassement de soi dans le plaisir. Elle insiste beaucoup sur cette idée : progresser, oui, mais dans le plaisir et dans un cadre structurant. On sent chez elle une vision profondément humaine du sport, une façon de faire exigeante, mais jamais déconnectée du plaisir, de la motivation et du sens.
Des changements concrets, malgré les limites
Ce passage à temps plein lui a permis de mettre en place plusieurs changements très concrets au club. Elle a augmenté les heures d’entrainement, ajouté une offre pour les maitres et rendu certaines plages horaires plus accessibles aux jeunes du secondaire, qui peuvent maintenant s’entrainer davantage et de manière plus structurée. Avant cela, pour nager plus, plusieurs devaient se débrouiller dans des plages libres. Aujourd’hui, l’offre bonifiée du club propose un meilleur encadrement, plus de constance et plus d’options. Elle voit déjà les effets de ces changements, autant chez les plus vieux que chez les plus jeunes.
Mais ce qu’elle décrit avec le plus d’enthousiasme, ce sont souvent les dynamiques humaines que ces ajustements rendent possibles. Des athlètes du primaire qui voient des athlètes du secondaire s’entrainer. Des familles qui viennent nager ensemble le samedi matin. Des enfants qui encouragent leurs parents. Des adultes qui découvrent un cadre plus structuré chez les maitres. Pour Valérie, ce sont là des signes très concrets de développement. Elle parle d’ailleurs de cette année comme d’une saison où l’on a « planté des graines » : tout n’est pas encore pleinement établi, mais quelque chose est en train de pousser.
Une démarche qui peut inspirer loin au-delà des Îles
Le parcours de Valérie Robichaud rappelle qu’on peut exercer dans un milieu éloigné sans renoncer à l’ambition, à la rigueur ni au désir de se développer. On peut partir d’une réalité limitée en ressources et choisir malgré tout de créer du mouvement, de demander de l’aide, de bâtir des collaborations, de se former, de se remettre en question et de continuer à avancer. Son histoire rappelle aussi qu’aucun développement durable ne se fait vraiment seul : il se nourrit de rencontres, de mentorat, de confiance et d’une capacité à tendre la main autant qu’à la saisir.
Valérie n’est pas seulement en train de faire grandir un club. Elle incarne aussi une façon d’avancer qui peut inspirer bien au-delà des Îles : avec courage, avec créativité, avec ouverture et avec une passion assez forte pour transformer les limites en possibilités. Une démarche profondément personnelle, ancrée dans la collaboration, portée par un amour sincère de son milieu et un engagement qui, visiblement, ne connait pas de demi-mesure.


